« Patrimoine et patrimonialisation dans les années soixante »
Une intervention de Jean Davallon, Professeur émérite, Avignon Université – Centre Norbert Elias
La généralisation de l’usage de la notion de patrimoine à partir des années soixante constitue incontestablement une mutation radicale par rapport à la tradition des monuments historiques.
On en a généralement retenu l’aspect le plus visible – la création de nouvelles catégories de patrimoines nationaux ou internationaux (patrimoines industriels, ruraux, archéologiques, ethnologiques, naturels, mondiaux, immatériels, etc.) –, parlant ou stigmatisant souvent ce que l’on a pu qualifier avec Pierre Nora d’« explosion du patrimoine ». C’était essentiellement prendre en compte l’assignation de certains types d’objets patrimoniaux à une catégorie reconnue, en mettant l’accent sur les procédures de conservation ou de sauvegarde ainsi que sur la transmission de tel ou tel « patrimoine » en tant que celui-ci contribuait à définir l’identité d’un collectif réel ou imaginé.
Mais il est important de considérer l’autre processus propre à la patrimonialisation : la construction d’un rapport au passé dans lequel les objets patrimoniaux, porteurs de valeurs cognitives, esthétiques, sociales, doivent être gardés puis transmis aux générations à venir. Ainsi, dès les années soixante émerge un intérêt pour le passé tout particulièrement de la part d’une population l’ayant connu ; cette population devient alors porteuse de mémoire. L’important est que cette situation reconfigure la patrimonialisation : elle lui donne une place dans l’enclenchement de la patrimonialisation ; elle fait de la mémoire une forme valorisée de savoir qui est transmise à côté des objets ; elle introduit une distinction entre cette population et le public. Il s’ensuit une modification de la temporalité caractérisée par une continuité entre le passé et le présent. Et ce processus va encore plus loin lorsque c’est un élément de culture qui se trouve transformé en patrimoine (dit alors « patrimoine immatériel »), puisque c’est alors la représentation savante de cet élément qui devient le moyen d’anticiper son devenir.
Une sélection d’archives audiovisuelles sera présentée dans le cadre de notre partenariat avec l’INA.
Jean Davallon est sociologue, sémioticien et professeur émérite en sciences de l’information et de la communication à Avignon Université, rattaché au Centre Norbert Elias. Ses recherches portent principalement sur la muséologie, la médiation culturelle et les processus de patrimonialisation.
Légende de l’image : Jean Dejoux expérimente le procédé de l’animographe au Service de la Recherche, 21 janvier 1963.
© Bernard Pascucci, Site : https://pierreschaeffer.huma-num.fr/